Un Grand Rabbin de France, pour quoi faire ?

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Voici bientôt un an que le Grand Rabbin Gilles BERNHEIM se mettait en congé de sa charge de Grand Rabbin de France, après une période médiatique tumultueuse où aucune critique ne lui fut épargnée. Afin de faire oublier ce malheureux épisode de la vie communautaire, les dirigeants laïcs ont souhaité que s’instaure une période transitoire, avec un intérim pour gérer les affaires courantes du Grand Rabbinat de France. Voici que dix mois se sont écoulés, et rien n’a bougé.

Durant ces derniers mois, aucune voix rabbinique ne s’est véritablement exprimée.

Et ce débat essentiel s’est effacé pour laisser la place au projet, largement contesté, de fusion entre le Consistoire Central et le Consistoire de Paris.

Même le Figaro évoque « l’opposition frontale des personnalités rabbiniques de hauts rangs » et s’interroge sur les raisons réelles du report de l’élection du Grand Rabbin de France à 2015, en violation avec les textes statutaires et les décisions prises antérieurement.

Dès lors, on est donc en droit de s’interroger sur la fonction de Grand Rabbin de France pour savoir si elle est toujours de mise en 2014.

Est-elle véritablement utile au sein de notre institution, qui demeure, jusqu’à nouvel ordre, la représentante officielle de la religion juive en France ?

Si ce n’est pas le cas, les dirigeants laïcs sont-ils en droit de remplacer, voire de supplanter les rabbins et en ont-ils la compétence et les qualités nécessaires? Autant de questions que nous sommes nombreux à nous poser légitimement.

Le Consistoire Central de France a pour objet fondamental de pourvoir aux intérêts généraux du culte israélite,et notamment de sauvegarder l’indépendance et la dignité des ministres du culte et d’assurer la permanence de la fonction de Grand Rabbin de France.

Quant à ce dernier, il est investi des pouvoirs les plus étendus en matière purement religieuse, allant de la supervision de la formation des rabbins jusqu’au contrôle de leurs activités, sur l’ensemble du territoire.

Mais en sa qualité de chef religieux, il ne peut se soustraire désormais à la nécessité de s’inscrire dans le mouvement de réflexion spirituel contemporain. Plus que jamais il doit défendre ses convictions et combattre les attaques que subit périodiquement la Communauté juive.

Au cours des décennies écoulées , les Grands Rabbins de France ont su se montrer à la hauteur des défis de notre époque : le Grand Rabbin Jacob KAPLAN s’est illustré par son patriotisme fervent et son héroïsme durant la guerre puis lors de l’ affaire FINALY, le Grand Rabbin René Samuel SIRAT, fervent militant de l’éducation et des études hébraïques et juives, promoteur du dialogue judéo-chrétien, le Grand Rabbin Joseph Haïm SITRUK, qui a insufflé une dynamique incomparable parmi les jeunes générations par son combat pour revenir aux sources, et enfin Gilles BERNHEIM, remarquable par ses analyses et une approche philosophique nouvelle, qui avait su attirer vers le judaïsme des hommes et des femmes souvent éloignés de la pratique religieuse, faute d’y avoir trouvé les réponses adéquates à leurs interrogations.

Toute communauté humaine a besoin d’hommes comme ceux-là, capables d’insuffler une ardeur nouvelle dans la foi et dans la croyance de nos valeurs éthiques.

Leur parole est porteuse de lumière et d’espérance et doit véhiculer une pensée forte, baignant dans une tradition nourrie de réflexion intime, enrichie d’apports culturels divers et sans cesse approfondie.

L’époque n’est pas facile et les remises en question de certitudes millénaires ne peuvent être passées sous silence.

Le mariage pour tous et la théorie du genre ne sont que quelques exemples de ces questionnements contemporains, auxquels la Torah a déjà fourni ses propres réponses.

Encore faut-il les diffuser, les claironner. C’est tout ce qui justifie la nécessité d’un Grand Rabbin de France, conscient des difficultés contemporaines et capable d’y apporter les réponses, non pas moyenâgeuses, mais adaptées au monde d’aujourd’hui.

Les problèmes actuels auxquels sont confrontés les juifs sont épineux et la liste des difficultés et des obstacles est considérable : la violence, la drogue, le sida, la maladie, la fin de vie, l’accélération technologique, la communication permanente à outrance, la mondialisation des échanges économiques, le cloisonnement social, le travail, le chômage, sans oublier les revendications légitimes des femmes et les difficultés des familles recomposées.

Un grand rabbin ne peut plus se contenter de rapporter des commentaires vieux de centaines d’années.

Il doit les projeter dans le monde actuel et proposer une vision juive moderne, parfaitement compatible avec les canons de la halacha.

Ce n’est pas un défi inaccessible puisque d’autres rabbins orthodoxes ont montré qu’il était possible de transcender les inquiétudes de leurs fidèles.

L’ouvrage de Sir Jonathan SACKS, ancien Grand Rabbin d’Angleterre,
«La dignité de la différence : Pour éviter le choc des civilisations» a valu à son auteur une audience dépassant largement celle de sa communauté.

Quant à Alexandre SAFRAN, Grand Rabbin de Genève, ses réponses lumineuses l’ont projeté sur le devant de la scène pour toutes les questions que soulève l’évolution de la société actuelle .

De son côté, le rabbin Aryeh KAPLAN, formé à la Yechiva de Mir à Brooklyn, a su conquérir la jeunesse juive américaine à la faveur d’une pensée limpide, exprimée en termes accessibles apte à dépasser la sagesse conventionnelle pour démontrer la force du judaïsme face à l’effondrement des valeurs et de la famille.

Face aux bouleversements sociaux auxquels nous assistons, face aux changements de l’environnement, face aux mutations économiques, face aux indispensables dialogues interconfessionnels, face à l’inquiétude quant à l’avenir, il faut rejeter les idées reçues et développer une pensée innovante.

Pour y parvenir, oui il est urgent d’élire un nouveau Grand Rabbin de France qui sache se montrer à l’écoute de son temps et à la hauteur des attentes du judaïsme français.

Moïse Cohen

Président d’Honneur du Consistoire de Paris

1 COMMENT

  1. Les canons de la Halakha?
    J’ignore vraiment ce que c’est.
    Par contre, ce dont je suis parfaitement convaincue, en tant que fille et petite fille d’Israélites français, ayant baigné dans l’amour d’Israël, quoique dépourvue de toute pratique religieuse, c’est qu’il nous faut absolument un Grand-Rabbin de France qui portera haut et clair la vision juive française —moderne, tout en étant imprégnée de la pensée originale, spécifique, des penseur et commentateurs juifs anciens— .
    Il nous faut un Grand-Rabbin éclairé, ouvert sur toutes les nouvelles problématiques que pose la société moderne ( auxquelles se sont rajoutées pas mal de couches, en France, ces derniers mois), et que M. Bernheim avait affrontées courageusement; un homme au sens moral incontestable, un patriote, comme Joseph Kaplan…qui soit capable, aussi, par sa générosité, d’accueillir même les Juifs très éloignés de la religion.

  2. La voix du Grand Rabbin de France manque terriblement. Des sujets majeurs sur la vie des hommes et des femmes sont sur la table, tels que la PMA-GPA et la fin de vie, et il n’y a personne pour exprimer l’avis de la Communauté Juive et de la Thora sur ces sujets d’actualité. C’est hautement préjudiciable au Judaïsme français.

    Le Grand Rabbin de France est une institution bicentenaire qu’il ne faut pas abîmer avec des querelles stériles d’administrateurs et des ambitions despotiques. Idem pour ce sujet tant contesté et contestable concernant le projet de fusion des Consistoires de France et de Paris, qui s’il aboutit permettra au Président actuel de ces deux institutions de rester Président à vie !

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