Stop à l’obsession allemande, la France ne doit pas oublier son destin méditerranéen

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L’avenir européen de la France passe-t-il forcément par le couple franco-allemand ? C’est ce que semble croire la France, qui commet ainsi l’erreur stratégique de négliger sa façade géopolitique méditerranéenne.
La France commet une double erreur stratégique en s’agrippant au couple franco-allemand comme une moule à son bouchot. Cette erreur a des conséquences dévastatrices dès lors qu’elle devient le substrat de la construction européenne à l’exclusion de tout autre modèle ou de tout autre ambition.


L’axe franco-allemand affaiblit la France

Beaucoup de Français sont aujourd’hui convaincus que le dynamisme du couple franco-allemand est la seule façon pour la France de peser efficacement en Europe et dans le monde. Ceux-là se sont laissés berner par l’idée, qui sonne maintenant comme l’un des habituels lieux communs de la pensée unique, selon laquelle la France est au mieux une puissance régionale moyenne dont la visibilité dans le monde passe forcément par une Europe germanocentrée.

Au nom de cette illusion, la France a accepté sans broncher depuis vingt ans une série de couleuvres dont nous mesurons aujourd’hui les conséquences pour le rayonnement de notre République : réunification de l’Allemagne sans contrepartie diplomatique, désignation de Berlin comme capitale, élargissement bâclé de l’Union à l’ensemble des pays traditionnellement germanophiles, Pologne exceptée (si l’on considère que la France y reste une référence). L’Europe des 27 est une Europe délibérément favorable à l’Allemagne, et constitue un débouché naturel pour ses produits.

Pire, nous avons accepté de mener une politique économique étrangère à notre tradition pour satisfaire les exigences allemandes: désinflation, monnaie forte, banque centrale indépendante des peuples et obligée, par les traités, à la seule stabilité financière, sans prise en compte des conséquences sociales de ses choix. Le résultat est criant : l’euro, né à peu près à parité avec le dollar, s’est apprécié de près de 50% en 10 ans. Cette politique a systématiquement avantagé l’industrie allemande, et dévasté la nôtre. En effet, l’euro fort permet à l’Allemagne un approvisionnement énergétique à prix cassé (elle peut d’ailleurs se permettre de sortir du nucléaire…), sans pénaliser ses exportations, puisque la compétitivité de l’industrie allemande n’est qu’assez peu dépendante de ses prix. Notre industrie, qui exporte historiquement grâce à la faiblesse de ses prix, et qui a par ailleurs atteint un pic de productivité reconnu par les statistiques de l’OCDE, s’est en revanche pris, par le seul fait de l’euro fort, un déficit de compétitivité de 50% en 10 ans.

Croire que ce marasme se résoudra par un approfondissement de la collaboration avec l’Allemagne est évidemment la répétition d’une erreur bien connue, commise au siècle dernier. En réalité, le couple franco-allemand dans l’Europe des 9 ou des 10 constituait un noyau central utile à la consolidation d’un projet continental cohérent. Dans l’Europe des 27, il sert juste à domestiquer ou neutraliser la France, devenue simple banlieue d’un projet germanocentrique.  

La France n’est grande que par la Méditerranée

L’illusion fut sans doute d’imaginer que le Traité de Rome permettait de faire table rase de l’histoire européenne et de construire sur une rationalité pure, vierge de tout passif et de tout héritage culturel et diplomatique. La crise de l’euro que nous traversons permet de démythifier cette illusion. Elle nous rappelle que les faits sont têtus : les rivalités européennes sont encore à l’oeuvre dans la construction communautaire.

C’est pourquoi, en tournant le dos à la Méditerranée pour entrer dans un huis clos stratégique avec l’Allemagne, la France s’est dangereusement affaiblie et découverte.

Historiquement, la Méditerranée constitue notre sphère naturelle de prospérité, qu’elle soit économique ou culturelle. Sans cette façade maritime méridionale, la France n’aurait pu se construire, comme elle l’a fait pendant 2 500 ans, et elle n’aurait jamais connu le rayonnement mondial qu’on lui connaît. Les liens de toujours entre la France et l’Italie, entre la France et l’Afrique, notre compagnonnage spontané avec l’Espagne, sont au fondement de notre civilisation et de notre grandeur. Imagine-t-on le patrimoine français sans référence à la culture gréco-latine? Imagine-t-on un droit de veto de la France à l’ONU si elle n’avait tenu la place qu’elle devrait précieusement préserver en Afrique et dans le bassin méditerranéen ?

De ce point de vue, la France enchaîne depuis plusieurs mois les contre-sens historiques. Les humiliations que nous infligeons injustement aux Grecs et aux Italiens à l’occasion de la crise de l’euro, les stratégies de rupture que nous développons en Libye ou en Syrie, sont des choix malheureux.

Ils sont en cohérence avec une politique funeste menée depuis plusieurs années: refus de l’entrée de la Turquie dans l’Union, désintérêt patent pour les coopérations renforcées avec le Maghreb dans le cadre communautaire, méfiance institutionnelle vis-à-vis de l’Islam, avec qui nous avons coexisté pacifiquement pendant des siècles. Et regardons simplement l’état de décrépitude dans lequel nous laissons le port de Marseille. Il est une preuve évidente que nous fuyons notre destin méditerranéen, source de notre grandeur, pour nous enfermer dans un délétère couple franco-allemand.

En vérité, la France ne retrouvera sa place et sa prospérité qu’en jouant le rôle que son histoire lui confie : celui de constituer un grand bloc de prospérité de l’embouchure de l’Escaut jusqu’au Sahara, de la mer du Nord jusqu’au canal de Suez.

Éric Verhaeghe

Atlantico.fr

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