Nucléaire : les lignes bougent

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    Dans une « Carte Blanche », parue dans le journal bruxellois Le Soir du 19 février 2010, quatre personnalités politiques belges de premier plan (1) appellent au retrait des armes nucléaires tactiques américaines entreposées dans plusieurs pays européens membres de l’Alliance Atlantique.

    Etat des lieux.

    L’Otan entrepose encore en Europe plus de 150 bombes nucléaires américaines, de type B61 à gravité, sur des bases militaires en Europe. Elles sont réparties sur six bases situées dans cinq pays : l’Allemagne (Büchel), la Belgique (Kleine Brogel), l’Italie (Aviano et Ghedi Torre), les Pays-Bas (Volkel) et la Turquie (Incirlik). Elles seraient exclusivement utilisées par l’US Air Force, mais également, sous l’étroit contrôle américain, par les armées de l’air allemande, belge, italienne et hollandaise ; l’aviation turque n’a jamais reçu la qualification pour l’exécution de missions nucléaires. Les Etats-Unis restent ainsi la première puissance nucléaire du continent, devant la France et le Royaume-Uni.

    En Belgique, la base de Kleine Brogel accueille 100 militaires américains, appartenant au 701 MUNSS (Munitions Support Squadron), qui participent à l’exécution des missions du 10 Wing. Le groupe de Vol du 10 Wing comprend 250 personnes dont 90 pilotes. Les hommes du 701 MUNSS de l’US Air Force sont affectés aux missions relatives à ces armes nucléaires entreposées dans des chambres fortes souterraines WS3 (Weapon Storage and Security System). Ces bombes sont au nombre d’une dizaine ; ce ne sont pas des missiles nucléaires comme l’ont affirmé erronément le président du Sénat belge Armand De Decker et le sénateur Philippe Mahoux dans une interview récente au Vif/L’Express. Dans chaque pays où sont entreposées des B61 ce sont les mêmes installations et procédures qui sont appliquées.

    La B61 a été développée au Los Alamos Scientific Laboratory (LASL), à partir de 1960. L’un des buts était de créer une bombe atomique aéroportée, d’une puissance explosive d’au moins 100 kilotonnes, qui puisse être logée sous l’aile d’un avion de combat sans lui imposer une trop forte traînée. Il devait être possible de l’armer pour différentes missions : détonation dans les airs, largage par parachute avant détonation dans les airs, détonation au sol après une chute libre, détonation au sol après largage par parachute. Les premiers modèles utilisaient le PBX-9404, basé sur le HMX, un explosif en poudre polymérisé. Les modèles plus récents utilisent du PBX-9502, un explosif à haute efficacité basé sur le TATB insensible au feu, aux chocs et aux impacts. La B61 a un diamètre 13.3 pouces (34 cm), une longueur de 141 pouces (360 cm) et pèse entre 695 et 715 livres selon le modèle. Ce poids inclut la coquille aérodynamique externe, un nez déformable en forme de cône, un compartiment à parachute dans la queue et les ailes stabilisatrices. L’appareil qui entoure le cour de la B61 a probablement les mêmes dimensions que la W80, qui a un diamètre de 11,8 pouces et une longueur de 31,4 pouces.

    A l’époque de son introduction à KB, une des missions des avions de combat du 10 Wing, en cas d’agression soviétique, était le bombardement nucléaire de Varsovie ; pour cette mission 3 F-104G armés de B61 auraient foncés en basse altitude vers la capitale polonaise avec l’espoir qu’au moins un avion parviendrait à réussir à passer au travers de la défense anti-aérienne pour transformer cette ville en lumière et chaleur à titre de rétorsion.

    Depuis la fin de la guerre froide, le démantèlement du Pacte de Varsovie et l’implosion de l’Union Soviétique, les Etats-Unis ont discrètement retiré les bombes entreposées en Grèce, au Royaume-Uni et sur la base géante de Ramstein en Allemagne. Le nombre d’armes entreposées sur les autres bases a également été réduit et certaines sources indiquent que le reliquat n’attendrait qu’un ordre pour être rapatrié aux USA.

    Le retrait formel des B61 changerait complètement la donne stratégique sur le continent européen.

    Le cas Turc est emblématique. Un changement d’alliance est en effet en train de s’opérer. La Turquie qui n’a pas renoncé à forcer les portes de l’Union Européenne, a l’ambition parallèle de redevenir un acteur majeur dans le monde musulman et prend de plus en plus fait et cause pour les pays de la région, même les moins fréquentables. Sa position sur le nucléaire iranien est complètement opposée à celle de tous les autres membres de l’Alliance Atlantique, unanimes pour prendre toutes les mesures adéquates contre Téhéran. Le retrait de l’armement nucléaire américain de Turquie serait donc une utile et sage précaution pour l’avenir ; ce pays étant de moins en moins fiable.

    Avec la ratification du Traité de Lisbonne, la France a de facto étendu son parapluie nucléaire à l’ensemble des membres de l’Union Européenne. Il n’en est pas de même du Royaume-Uni dont la décision de déclencher ses feux nucléaires appartient à la Maison Blanche.

    Les B61 doivent faire l’objet d’une modernisation, notamment des dispositifs de sécurité ; une dépense budgétaire que les parlementaires américains sont peu disposés à accorder.

    Elles ne présentent d’ailleurs, tout le monde est d’accord sur ce point, plus aucun intérêt tactique sur le théâtre européen. Chacun aura compris que la décision de leur retrait ne ferait que l’unanimité au sein de l’Otan. D’autant qu’elle s’inscrirait dans le cadre plus large du nouveau traité de désarmement, devant succéder à START, entre les USA et la Russie et qui porte sur les armes stratégiques.

    Depuis leur introduction dans les années ’60, la donne géopolitique a totalement changé. Nous la connaissons.

    A l’époque, les chars soviétiques étaient à 500 km de la cathédrale de Strasbourg et tout le monde garde en mémoire la simulation exposée par le Général Close, en 1977, sur la possibilité pour les Soviétiques d’être sur les rives du Rhin en quarante-huit heures. Un cauchemar.

    Les menaces du 21ème siècle ne sont plus les mêmes.

    La première d’entre elles semble bien être celle que les missiles balistiques iraniens font peser sur le territoire de l’Union Européenne ; les plus modernes étant capables d’atteindre les Balkans. En attendant que la nouvelle génération, à tester cette année, soit capable d’atteindre Paris, Bruxelles, Berlin et Londres.

    La décision de retrait interviendrait au moment où il s’agira d’interdire à l’Iran de développer un armement nucléaire.

    Par les armes s’il le faut.

    Par Aldo-Michel Mungo

    Analyste en géostratégie

    Directeur de la rédaction du magazine militaire Carnets de Vol

    (1) Willy Claes, ex-ministre des Affaires étrangères (SPA), ex-secrétaire général de l’Otan ; Jean-Luc Dehaene, ex-Premier ministre (CD&V) , membre du Parlement Européen ; Louis Michel, ex-ministre des Affaires Etrangères (MR), ex-commissaire européen, membre du Parlement européen; Guy Verhofstadt, ex-premier ministre (VLD), président de la fraction libérale au Parlement européen.

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