Nasrallah : l’intimidation pour masquer les craintes

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Apparition pour apparition, le secrétaire général du Hezbollah a répondu en se produisant en public dans la banlieue sud, hier soir, à la veille de Achoura.


Le secrétaire général du Hezbollah, a fait une rare apparition publique, le 13 novembre 2013, lors d’un discours dans la banlieue sud de Beyrouth. AFP PHOTO/STR

LA SITUATION À travers l’image Sleiman-Hariri, l’Arabie entend exprimer son soutien aux « modérés »

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L’apparition du chef du courant du Futur, Saad Hariri, au côté du roi Abdallah d’Arabie lors de l’entretien entre les délégations libanaise et saoudienne à Riyad, durant la visite du président de la République, Michel Sleiman, a suscité une vive réaction dans les milieux politiques et la presse du 8 Mars. D’aucuns n’y ont vu qu’une preuve supplémentaire de « servilité » de la part de Saad Hariri, qui aurait ainsi été confirmé dans son rôle « d’homme de l’Arabie ». Quand bien même cette lecture en soi est en contradiction flagrante avec les campagnes menées par cette même presse au sujet de Saad Hariri et de ses rapports avec l’Arabie depuis plusieurs années, à savoir qu’il ne serait rien de plus qu’une sorte de prince déchu, de recalé mis au ban de la politique saoudienne… Mais les médias du 8 Mars ne s’embarrassent apparemment pas trop de ce genre de contradictions.

En fait, selon des observateurs avisés, l’Arabie saoudite aurait surtout cherché à transmettre un message politique à qui veut bien l’entendre, en dépassement de la personne de Saad Hariri. À savoir qu’elle considère qu’au Liban, le tandem Sleiman-Hariri est représentatif d’une certaine « ligne modérée », et que cette ligne constitue le seul partenaire viable pour un dialogue national. Le message est évidemment adressé au Hezbollah et à son mentor iranien, appelés à comprendre que leur seule option est de cesser de déployer tout leur art à détruire et marginaliser cette « ligne modérée », puisque la disparition de cette dernière constitue l’avènement d’une ligne dure représentée par les extrémistes, avec laquelle toute entente sera désormais impossible. En clair : au Liban, c’est le tandem Sleiman-Hariri que l’Arabie soutient, face à tous les extrémismes. Le communiqué publié par le palais présidentiel à l’issue de l’entretien entre le chef de l’État et le roi Abdallah avait d’ailleurs mis en exergue l’accord entre les deux responsables sur la nécessité de préserver « la modération et la neutralité du Liban ».

C’est dans ce cadre que l’ambassadeur d’Arabie, Ali Awad Assiri, a exprimé hier la satisfaction du royaume au lendemain de la visite de Michel Sleiman. Dans un entretien au quotidien saoudien Okaz, le diplomate a d’ailleurs relevé que la visite du président Sleiman a constitué l’occasion de « répondre à certains qui tentent de faire oublier l’importance » des relations bilatérales. « L’Arabie soutient le dialogue national et tout ce qui favorise la paix civile et le fait de dissocier le Liban des événements qui se déroulent dans la région, de manière qu’il puisse préserver sa sécurité, sa stabilité, sa sûreté et l’unité de son territoire », a-t-il ajouté.

Il ne faut donc pas s’y tromper. Le destinataire du message saoudien est le Hezbollah. Et le message de Riyad au parti chiite est le suivant : d’abord, l’Arabie ne fera pas pression sur le 14 Mars pour qu’il cède aux pressions du parti chiite sur la question du cabinet ; ensuite, il n’est pas question que le vide voulu par le Hezb s’installe et se généralise, et les échéances constitutionnelles doivent être respectées, en l’occurrence la présidentielle. En conséquence de quoi la question de la formation du cabinet paraît renvoyée aux calendes grecques, tant que le 14 Mars refuse, de son propre chef, de se plier au diktat du Hezbollah.

L’ « apparition » de Hariri aurait donc également signifié, dans une sorte de langage codé entre Riyad et Téhéran, que l’Arabie n’entend pas jeter du lest au Liban dans le cadre de sa confrontation régionale avec l’Iran. Or cette apparition au côté du roi et du président Sleiman a considérablement dérangé ; d’aucuns voudraient bien que Hariri ne soit plus du tout en mesure d’apparaître en public dans des centres de décision.

Le discours de Nasrallah

Apparition pour apparition, le secrétaire général du Hezbollah a répondu en se produisant en public dans la banlieue sud, hier soir, à la veille de Achoura. Mais il ne s’agissait pas tant d’une réplique mimétique à l’image de Saad Hariri que d’une volonté manifeste de rassurer son public et de le persuader de participer en masse à la commémoration de Achoura, à la lumière d’une situation sécuritaire particulièrement fragile. Parsemé de bravades et de piques et caractérisé par un ton plus virulent que d’ordinaire, le discours de Hassan Nasrallah était surtout placé sous le signe de la mobilisation, dans un climat de crainte compte tenu de la tension sunnito-chiite et des risques d’éventuels attentats « à l’irakienne » fomentés par des extrémistes, comme ceux qui avaient frappé la banlieue sud l’été dernier.

En dehors de la rhétorique habituelle sur Israël, le « Grand Moyen-Orient » et « l’espionnage américain », Hassan Nasrallah a surtout voulu adresser deux messages. D’abord, son mécontentement de la position saoudienne sur le dossier libanais. Aussi a-t-il tancé directement l’Arabie, à qui il a fait assumer la responsabilité de la non-formation du cabinet, quand bien même c’est le 14 Mars lui-même qui a clairement signifié à Riyad et Washington son refus de ne former un cabinet d’union avec le Hezbollah qu’à deux conditions : le désengagement militaire du parti chiite de Syrie et le retour de ce dernier à la déclaration de Baabda, selon une source proche du 14 Mars. Or, ces deux conditions, Hassan Nasrallah s’est bien gardé de les évoquer hier, se contentant de diaboliser l’Arabie saoudite et de dire que le 14 Mars et ses alliés parient sur une victoire impossible en Syrie. Et quand bien même il a fait état d’un ascendant militaire des forces loyalistes en territoire syrien, il a soigneusement édulcoré la question, et pour cause : il n’y a vraiment pas de quoi crier victoire au vu des pertes et des revers subis par les combattants du parti, qui seraient, selon des sources bien informées, contraints par le Hezbollah de signer des documents avant d’aller se battre pour accepter d’être enterrés, au nom de la lutte… en Irak. En d’autres termes, le rapatriement post-mortem s’avère de plus en plus coûteux pour le parti du point de vue de ses assises populaires. Mais tout cela est tabou…

Mais le point le plus important du discours de Nasrallah a sans doute été de préciser qu’en cas d’accord irano-américain, son parti sera « encore plus fort qu’avant » et que nul ne pourrait songer que Téhéran puisse utiliser le Hezbollah comme carte de négociations – et éventuellement le lâcher en fin de compte. Des sources proches du 14 Mars estiment qu’en réalité, le message du secrétaire général du parti était bien plus adressé à ceux qui négocient en Iran qu’à la scène libanaise, et que la fanfaronnade, dans ce cas, cherche en fait à dissimuler une angoisse profonde quant au sort ultime du Hezb dans le cas où ces négociations aboutiraient in fine.

Cependant, des sources bien informées estiment que par-delà le dossier du gouvernement, Michel Sleiman, qui devrait prononcer une allocution importante pour l’indépendance le 22 novembre, aurait en fait obtenu trois engagements du roi lors de sa visite en Arabie saoudite : un soutien réel s’agissant du dossier des réfugiés syriens ; un serment d’agir pour préserver coûte que coûte la stabilité économique et financière du pays ; et une assurance quant à l’avenir des ressortissants libanais qui travaillent au royaume et dans le Golfe de ne jamais être inquiétés au plan professionnel, en dépit des « équipées sauvages » du Hezbollah et de leurs répercussions sur l’ensemble de la région.

M.H.G. | 14/11/2013

lorientlejour.com Article original

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