Lutte contre le Sida : Israël peut mieux faire

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Un autre objectif de la campagne médiatique d’Israel Aids Task Force participait de la volonté d’amener les gens à prendre conscience de la présence de cette maladie dans leur entourage, ainsi qu’à amorcer le dialogue. Il apparaît, en effet, que ce sujet est tabou : on en discute rarement. La population israélienne ne porte par ailleurs pas grande attention à cette plaie.

Descendant au supermarché du village de Metula, pour un petit test, je cherche, dans les rayons, des préservatifs : sans succès, il n’y en a pas. Je m’enquiers ensuite auprès de la jeune fille à la caisse, qui me répond, en baissant les yeux, qu’ils n’en vendent pas dans le magasin.

Je perçois un malaise évident dans l’absence de cet article au point d’approvisionnement de base des Métulaïm ; une population composée de nombreux étudiants, du fait de la proximité du collège universitaire de Tel Haï.

Pas de pharmacie à Metula, il faudra donc se rendre dans la petite épicerie, ouverte le samedi, pour trouver un petit paquet de capotes, planqué par ailleurs derrière la caisse.

Cette anecdote illustre que l’usage des préservatifs parmi les jeunes Israéliens n’est pas courant ; et que, d’autre part, l’action de se protéger lors de rapports sexuels, semble toujours constituer un sujet tabou.

Alon Madar est le coordinateur des services sociaux et des résolutions des plaintes au sein d’Israel Aids Task Force, lui-même porteur du virus depuis une dizaine d’années ; il m’explique : « la société israélienne n’aime pas parler de sexe ; elle n’a aucun problème avec la pratique, ou même son utilisation dans les publicités. Mais lorsqu’il s’agit d’entreprendre une conversation logique à ce propos, il n’y a plus personne ».

A en croire Alon, la religion ne constituerait pas la cause principale de ce silence. Il rejette la faute sur la nature de la société israélienne, en général, et, plus particulièrement, sur le gouvernement : les ministères de la Santé et de l’Education, qui ne se soucient pas assez de la présence de cette maladie. Pour illustrer ses propos, il met l’accent sur le manque de campagnes de communication médiatiques nationales, remarquant que, de tête, la dernière devait remonter à plus d’une décennie.

Douze ans plus tôt, en 1999, une campagne d’Israel Aids Task Force, relayée par des affiches dans les rues, s’était heurtée au ministère de la Santé. L’instance avait alors à sa tête le rabbin Shlomo Benizri, membre du parti ultra-orthodoxe Shas, qui s’était opposé à ce que l’objet en latex soit exposé dans les rues de Jérusalem, car cela « désacraliserait » la ville. On ne saurait ainsi dissocier totalement l’impact de la religion de l’absence d’une communication effective sur la maladie et les moyens de ne pas la contracter.

Une maladie dont on parle peu, malgré son existence, au détour des rues et des bars. Le tabou est encore plus présent parmi les Israéliens originaires d’Afrique sub-saharienne. Les immigrés d’Ethiopie ainsi que les travailleurs temporaires de ces régions s’avèrent pourtant spécialement concernés par le fléau ; environ le tiers des personnes atteintes du virus en Israël provient de cette tranche de la société. Leur région d’origine est également la partie du monde la plus touchée par le virus.

Evoluant dans une tradition de respect familial prononcé, la sexualité y est passée sous silence. Certaines familles craignent de tester leurs enfants, désirant ainsi éviter un sentiment de honte, qui découlerait de la découverte de la maladie ; elles redoutent du même coup le rejet social, voire la déscolarisation de leurs enfants ; une peur injustifiée, découlant d’un manque d’information patent à ce sujet.

 
La proportion de personnes infectées chez les populations d’origine africaine sub-saharienne décline toutefois, selon les chiffres nationaux, grâce à un bon suivi par des équipes médicales.

Le sida reste, toutefois, depuis son diagnostic en 1981, associé à un sentiment aigu de honte. “Dans l’imaginaire populaire”, m’explique Meytal Azar, une jeune étudiante activiste, chargée de sensibiliser les adolescents dans les écoles, sous l’égide d’Israel Aids Task Force, “le sida demeure une maladie « sale, d’homosexuels, de drogués ou d’individus aux mœurs perverties et irresponsables »”.

Les personnes atteintes par le virus souffrent, en effet, d’une forte stigmatisation par leurs congénères. Une ségrégation supérieure en Terre Sainte, selon Alon, qui vécut dix ans à New York, à ce qu’elle est dans d’autres pays occidentaux.

Pourtant, grâce aux progrès de la recherche médicale, et notamment à la mise au point de la trithérapie – une combinaison de trois principes actifs – depuis 1996, aujourd’hui ingérable par voie orale, inhibant la réplication du virus dans l’organisme, les malades ont la possibilité de mener une vie quotidienne proche de la normale. Non plus une sentence de mort, le sida représente aujourd’hui une maladie chronique – si elle est prise en charge assez tôt.

La trithérapie, associée à des visites régulières à l’hôpital, permet aux malades d’accepter les contraintes de la vie sociale, notamment celles imposées par le marché du travail ; également d’entretenir des relations amoureuses, en connaissance de cause des deux partenaires. Elle autorise aussi une réduction du risque de transmission à un enfant à moins de 1%, grâce à l’association à la césarienne et à l’allaitement artificiel.

A entendre les témoignages des porteurs vivant avec le traitement, une des plus grandes difficultés de la maladie résiderait dans le secret qu’elle engendre, dans le but d’éviter le rejet social. La peur, combinée à l’ignorance, amène les malades à ne pas bénéficier des services sociaux à l’égal du reste de la population.

En Israël, les « porteurs » n’ont, par exemple, pas la possibilité de bénéficier d’une assurance-vie, se la voyant refuser par les compagnies d’assurance. Aucune loi ou convention ne les protège, à l’inverse de la France, par exemple, où la convention AERAS (S’Assurer et Emprunter avec un Risque Aggravé de Santé), signée par les pouvoirs publics, les fédérations professionnelles de la banque, de l’assurance et de la mutualité, ainsi que par les associations de malades et de consommateurs, a pour objectif de faciliter l’accès à l’assurance et à l’emprunt des personnes ayant ou ayant eu un grave problème de santé.

De surplus, sans assurance-vie, pas de crédit accordé : les malades à l’espérance de vie à peine moins élevée que la moyenne, si le traitement se passe bien, se retrouvent ainsi, la plupart du temps, dans l’impossibilité d’acheter des propriétés immobilières.

Alon, de préciser : « il ne s’agit pas de pratiques cruelles ou intentionnellement discriminatoires. La non-information de nos concitoyens, manquant ostensiblement de sensibilisation, en est la cause prinicpale ».

Toujours selon l’activiste, la campagne de cette année aura touché une large partie de la population, contribuant à faire baisser la stigmatisation et à accroître la sensibilité des citoyens à propos de la vie avec la maladie.

Outre la lutte contre la stigmatisation, l’autre mission principale d’Israel Aids Task Force réside dans la communication autour du port du préservatif, afin de restreindre les risques de transmission. Une pratique qui ne décolle pas, au pays de la bible.

Une étude menée par Israel Aids Task Force a mis en évidence qu’un quart des Israéliens ayant des relations sexuelles avec des partenaires non-réguliers n’utiliseraient pas de préservatif. Seuls 43% affirment se protéger régulièrement.

Par comparaison, en France, une enquête effectuée en 2007 par l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) dévoilait les bonnes pratiques de l’utilisation du préservatif, en augmentation, avec 89 % des femmes et 88 % des hommes de 18 à 24 ans y ayant eu recours lors du premier rapport sexuel.

En 2009, Israel Aids Task Force avait imaginé une campagne de communication fort habile pour mettre en avant les dangers d’une relation sexuelle non protégée avec un « partenaire irrégulier ». Pendant six semaines, une chanson intitulée « Going all the way » (Aller jusqu’au bout), passait sans arrêt sur les ondes radio, devenant rapidement un hit consacré par la presse nationale.

Le clip vidéo fût visionné et téléchargé des milliers de fois sur Internet, la mélodie devenant par ailleurs la sonnerie la plus téléchargée sur les téléphones portables, ainsi que « la chanson de réveil » de la mouture israélienne de l’émission Big Brother. Le mystère planait autour du nom de l’artiste, Sdia, qui ne s’était pas révélé au public. Cela n’avait pas empêché des centaines de milliers d’Israéliens d’être exposés à la mélodie, de se l’échanger les uns avec les autres, et ce, dans un court laps de temps.


Cela illustrait la facilité de la diffusion d’un virus dont les gens ignoreraient la présence. D’autre part, les paroles « all the way » montraient que des personnes pouvaient aller « jusqu’au bout » avec quelqu’un, c’est-à-dire jusqu’à l’acte sexuel, sans vraiment connaître leur partenaire, s’exposant ainsi à tout type de surprises, y compris les pires.
 

A en croire la jeune Meytal, l’hystérie du début des années 80 autour du sida semble être passée, la population israélienne retournant à des habitudes similaires à celles en cours dans les années ayant précédé la découverte du virus. Le fait que l’on puisse aujourd’hui vivre avec cette maladie semblerait l’avoir dédramatisée ; elle n’occuperait, d’autre part, que peu de place dans les esprits.
 

Un autre problème, précise Alon, réside dans l’écart entre la connaissance de la nécessité de se protéger, et la mise en pratique effective. L’irresponsabilité persiste également parmi les populations homosexuelles (ou les « hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes ») ; représentant un autre tiers de la population atteinte. Les homosexuels sont d’autant plus exposés risque, qu’ils ont une activité sexuelle supérieure au reste de la population en moyenne, et avec un nombre plus élevé de partenaires.

Si les ministères concernés ne se penchent pas assez sérieusement sur ce phénomène de société, Israel Aids Task Force s’attèle à communiquer sur la maladie, principalement auprès des jeunes, des adolescents notamment, par le biais des réseaux sociaux, utilisés par cette tranche d’âge.

Sandra Ores

Menapress.org

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