Le difficile cap de la politique étrangère française

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Le monde est épais mais aussi fragmenté. Le président Nicolas Sarkozy se voulait le président de la rupture par rapport à la politique étrangère menée par ses prédécesseurs, depuis le général de Gaulle jusqu’à Jacques Chirac en passant par François Mitterrand. Mais il est une nouvelle fois obligé de la réajuster pour tenir compte de la réalité complexe du monde. Et cela à moins de quatre mois de la fin de son mandat à l’Elysée.

En présentant vendredi ses voeux au corps diplomatique étranger réuni à l’Elysée, le président français a évoqué – pour la première fois -la possibilité d’un retrait anticipé, par rapport à l’échéance de 2014, des militaires français encore déployés en Afghanistan et la suspension de toutes les opérations de formation et d’aide au combat de l’armée française dans ce pays. Une amorce de changement de cap rendue nécessaire par la mort tragique de quatre militaires français tués par un soldat afghan. « Nous sommes les amis, des alliés du peuple afghan, mais je ne peux pas accepter que des soldats afghans tirent sur des soldats français », a dit le chef de l’Etat. La condition d’un maintien des forces – avoir la garantie que leur sécurité sera assurée -semble désormais difficile à atteindre tant la situation dans ce pays est dégradée.
« Il s’agit, note François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), d’une logique justifiée mais tout à fait nouvelle. »

La France, si elle confirme le départ de ses quelque 3.600 soldats, se trouverait dans une situation délicate vis-à-vis de ses alliés et particulièrement des Etats-Unis. Jusqu’à vendredi dernier, Paris avait envisagé un « retrait progressif » d’Afghanistan en parallèle, et de concert, avec celui des Américains et des autres alliés occidentaux encore présents. « D’une certaine façon, ce ‘‘business model » est cassé », souligne François Heisbourg. En d’autres termes, une rupture dans la rupture alors que Nicolas Sarkozy a, depuis son arrivée à l’Elysée, revendiqué – et affiché -sa proximité avec l’Amérique. Ce qui avait été marqué entre autres par le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan et par un alignement sur les décisions du commandement américain en Afghanistan.

Mais le chef de l’Etat ne peut se permettre, à quelques mois de l’élection présidentielle, de laisser s’envenimer un débat sur la présence militaire française dans un pays d’Asie centrale alors que l’opinion publique y est de plus en plus opposée et ne comprendrait pas que des soldats français continuent de s’y faire tuer. Le candidat socialiste, François Hollande, n’a d’ailleurs pas manqué vendredi de réaffirmer sa volonté d’un retrait « au plus tard à la fin de l’année 2012 ».

Mais tous les points de politique étrangère ne sont pas égaux. Le président français ne veut pas ainsi se départir de sa ligne dure – du moins en parole -face à la violente répression des manifestations de l’opposition par le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Même si, à la différence de ce qui s’est passé en Libye, la France n’est pas en mesure de prendre l’initiative d’une coalition militaire au nom de la protection des populations civiles dans ce pays. Seule suggestion : encourager la Ligue arabe à poursuivre sa mission qui, pour le moment, n’a donné aucun résultat concret et demander au Conseil de sécurité des Nations unies de lui apporter son concours.

Trois mois après la fin de l’intervention militaire en Libye, qui a permis le renversement du régime du colonel Kadhafi, le président français affiche désormais une certaine prudence face au processus politique au Maghreb et au Machrek. « L’enjeu des transitions démocratiques en cours, ce n’est pas tant la place des forces politiques qui revendiquent un lien fort avec l’islam. L’enjeu, c’est que ces partis respectent les règles et les exigences de la démocratie, qui sont l’acceptation de l’alternance et le respect des minorités. » Mais il y a une constante dans la politique étrangère de Nicolas Sarkozy depuis 2007 : avoir une position en pointe face aux ambitions nucléaires de l’Iran. Quitte même à prendre les devants de l’Amérique de Barack Obama, plus en retrait désormais sur ce dossier, comme elle le fut d’ailleurs en Libye.

Avant la réunion aujourd’hui à Bruxelles des ministres européens des Affaires étrangères sur l’Iran, le président a plaidé pour l’arrêt de l’achat de pétrole iranien par tous et pour le gel des avoirs de la banque centrale iranienne. Car Nicolas Sarkozy redoute de plus en plus qu’Israël lance une opération militaire contre les sites nucléaires iraniens. Une telle attaque contre l’Iran, aux yeux du président français, « déchaînerait la guerre et le chaos au Moyen-Orient ».

Seule façon de l’éviter, c’est de parvenir à prendre des sanctions internationales qui paralyseraient l’économie iranienne et obligeraient Téhéran à s’asseoir « sans conditions » à la table des négociations sur son programme nucléaire. Ce qui est loin d’être gagné car la Russie et la Chine sont opposées aux sanctions, l’Iran peu enclin à abandonner l’enrichissement de l’uranium et certains pays européens réticents à décréter un embargo pétrolier contre ce pays.

Mener, vingt ans après la fin de la guerre froide et la disparition du monde bipolaire, une politique étrangère s’apparente, il est vrai, à une navigation à vue, entre une Amérique qui a perdu son rôle de leader mondial et des nations émergentes ou réémergentes comme la Chine, l’Inde ou le Brésil qui aspirent au leadership sans y parvenir. D’autant plus difficile, pour un pays « moyen » comme la France, de maintenir le cap. Même si celle-ci est décidée à conserver, comme l’a réaffirmé la semaine dernière Nicolas Sarkozy, son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, elle ne peut être un acteur déterminant sur la scène internationale. Ce qui rend de plus en plus difficilement lisible sa politique internationale et cela quel que soit le prochain président de la République. Et même si une politique étrangère ne permet pas de gagner une élection présidentielle, elle peut la faire perdre. C’est ce que veut en tout cas éviter Nicolas Sarkozy.

Jacques Hubert-Rodier est éditorialiste aux « Echos »

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