Le Cantique des Cantiques…il y a 50 ans

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Le titre peut égarer mes lecteurs, même habituels. Pourtant, c’est bien ce que je veux dire : j’ai vécu une expérience qui m’a rappelé le Cantique des Cantiques que je lisais aux côtés de mon regretté père à la synagogue de David Bohbot (Zal) à Agadir, avant le tremblement de terre, qui eut lieu en 1960/61.Les gens savent parler de la mémoire, des souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Renan lui-même nous a laissé un inoubliable ouvrage intitulé, «Souvenirs d’enfance et de jeunesse», écrit à la demande de son fidèle éditeur Michel Lévy. Mais il y a plusieurs types de mémoires, la plus connue, la plus élémentaire est la mémoire visuelle, ensuite vient la mémoire olfactive. Mais rien ne vient concurrencer la mémoire auditive, celle que des mélodies de la tendre enfance éveillent en nous, même à l’âge adulte.

C’est l’expérience que j’ai vécue ce vendredi soir, veille de chabbat, à la synagogue séfarade de Nataniya où les juifs issus du Maroc, d’Irak et de Libye sont largement majoritaires. Une obligation familiale de nature liturgique commandait ma présence dans ce lieu, car je devais réciter des prières spécifiques. En pénétrant dans la belle salle de prières, un peu surchargé et à l’ameublement un peu baroque, je ne me doutais pas que j’allais redécouvrir des choses profondément enfouies dans ma mémoire d’enfant. D’où la référence aux cinquante ans..

Après avoir récité les dernières bénédictions qui séparent le vendredi du chabbat, lequel commence la veille, comme toutes les autres fêtes ou solennités, les orants entonnent comme un seul homme, avec une incroyable ferveur religieuse, le Cantique des Cantiques. Et je ne sais comment, je m’embarque avec eux dans la déclamation de ce Cantique qui compte pas moins de huit chapitres. A force de les réciter depuis ma plus tendre, je sais ce Cantique par cœur…

C’est véritable chant d’amour entre un berger et un bergère qui sont malades d’amour et ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Depuis que je suis étudiant (avant, j’étais un enfant, je récitais sans comprendre), je sais le sens des noms et des descriptions très érotiques des deux amants: l’amant se dit assoiffé d’amour et sa bien-aimée lui répond en disant que ses entrailles tremblent pour lui… Quel programme!

On peut alors de demander pour quelle raison, la tradition a-t- elle conservé dans son giron un tel texte ? Qu’à cela ne tienne: rabbi Aqiba, contemporain de Bar Kochba et l’homme que l’on considère comme le plus grand érudit du judaïsme, a imposé une interprétation allégorico-mystique de ce chant d’amour qui connut alors une belle sublimation dans l’histoire religieuse du judaïsme: les deux personnages ne sont que des allégories de Dieu qui chante son amour pour son peuple Israël.

Et n’oubliez pas, si vous voulez comprendre pourquoi ce Cantique est récité le vendredi soir, que dans la tradition rabbinique, il est recommandé de visiter son épouse le vendredi soir, alors lire attentivement les descriptions des corps des deux amoureux, même symboliquement, ne manque pas d’accomplir son effet et de laisser des traces… Mais ce poème d’amour doit son sauvetage à Rabbi Aqiba qui eut l’intelligence de dire qu’il parlait de tout autre chose que d’amour physique… Ce tour de passe-passe exégétique a permis la conservation du plus beau poème d’amour qui ait jamais été en hébreu. Et quel hébreu !

Dans les premières secondes où je mêle ma voix à celles de mes frères juifs qui sont pour la plupart nés ici ou arrivés à un âge extrêmement tendre depuis des pays arabes, je réalise, sans vraiment que cela se traduise dans mon cerveau, que c’est le même air que nous chantions à Agadir, ma ville natale, aux côtés de mon père. Cette sensation émotive se traduit par un sanglot étouffé dans ma gorge, car je ne suis plus à Natanya, ville du littoral israélien, mais à la fin des années cinquante aux côtés de mon père (Zal) qui chante avec moi et tous les autres, ici à Agadir, au bord de l’Atlantique sud, avant le tremblement de terre qui allait m’en chasser et changer entièrement ma vie..

Pendant ce temps qui semble durer une éternité, je sens un picotement dans l’œil, c’est une larme d’émotion que je parviens à essuyer discrètement, mine de rien. Je suis alors submergé par des vagues de souvenirs qui m’engloutissent. Je ne suis plus moi-même, je ne suis plus le philosophe, les professeur, le commandeur de la légion d’honneur, l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, etc.. mais un petit éploré, replongé contre sa volonté dans l’abîme sans fond de la mémoire enfantine.

Et tout cela à cause de ce chant collectif du Cantique qui m’a rappelé ce qui se passait à Agadir quand j’avais entre cinq et huit ans. Il faut bien vous dire qu’à cette époque là, dans les familles bourgeoises et croyantes, on tenait les enfants.

Je n’ai jamais pu jouer aux billes avec mes camardes de classe, ni taper dans une balle, ni m’intéresser un peu aux filles: il fallait apprendre la Tora, matin, midi et soir, et ne jamais perdre de temps car Dieu, lui, n’attend pas. Ce qui vous explique, qu’à partir de 5 ans vous psalmodiez et peu d’années après, sauf à être un âne, vous maîtrisez l’ensemble du rituel, y compris celui des jours de fêtes…

Je me retrouve donc dans un état second ou presque, autour de moi des visages connus ou familiers, mon père dont j’entends la voix mais ne soupçonne pas la présence ( il a disparu depuis plus de vingt ans et repose à Ashdod aux côtés de son épouse, ma mère (zal), de son frères aîné (zal) et de leur propre père (mon grand père paternel) dont les restes furent rapatriés depuis un cimetière du Tafilalet….

Je ne réalise pas qu’il est là sans être là. Les voix des fidèles sont si fortes que je n’arrive pas à penser correctement.

Mais je tente de rationaliser cette émotion: voyons, aucun des orants, je dis bien aucun, pas même le rabbin, n’a de la tradition juive ni de la liturgie (je suis l’auteur d’un Que sais-je? intitulé La liturgie juive) des connaissances aussi approfondies que les miennes, pourtant je me laisse entraîner et doute soudain de mon approche de la question: science du judaïsme, d’origine allemande, ou au contraire, vie du judaïsme, teintée de sensibilité séfarade?

Deux mondes radicalement différents! mais qui ne sont pas indifférents l’un à l’autre… Comment suis je soudain passé de l’un à l’autre ?

Mystère…

A la fin de cette récitation assourdissante du Cantique des Cantiques, le ministre officiant lit les formules consacrées qui valident en quelque sorte la prière précédente et décrète que la communauté s’est acquittée convenablement de ses devoirs religieux. L’effet sur moi est bien plus terrifiant: j’entends de nouveau la voix de mon père qui récitait ce passage car j’étais moi même trop jeune, à l’époque, pour le faire…

Cette prière consiste à dire que les fidèles ont accompli leur devoir et compris tous les mystères enfermés dans ce poème d’amour mystique entre Dieu et son peuple. Il faut dire, pour être honnête, que l’église chrétienne, pour sa part, voit dans ce beau Cantique une allégorie de l’amour entre Jésus et l’église

Après le Cantique, un nouveau voyage dans le passé m’attendait puisque l’entrée du chabbat est signalée à la synagogue par la lecture de cinq ou six Psaumes, tous aussi beaux les uns que les autres (quand on en comprend le sens et la teneur).

Et comme les fidèles les ont chantés à très haute voix, je me suis cru de nouveau à Agadir, suivant, en culottes courtes, mon père qui me tenait le rituel sous le nez et m’incitait à lire, sans faire appel à la mémoire, cette même mémoire auditive qui m’a replongé plus d’un demi siècle en arrière.
Psaume 95: Allons chanter des louanges à notre Dieu qui est le rocher de notre salut…

Voila des siècles que je n’avais plus entendu cet air des juifs du Maroc, alors que cette mélodie avait bercé ma prime enfance, avant que ce terrible tremblement de terre ne vienne mettre un terme brutal à la première tranche de ma vie.. Ensuite c’est le Psaume suivant, 95, qui commande d’adresser à notre Dieu, le Dieu de l’humanité tout entière un chant nouveau..

Que la terre entière, dit le roi David, adresse à son créateur un nouveau chant… Lorsque mes oreilles perçoivent pleinement le nom du roi David, auteur putatif des Psaumes, j’ai un peu honte d’avoir écorné ce mythe fondateur du grand roi, dans mon dernier livre paru. Il est vrai que mon objet était tout autre: donner de ce personnage semi légendaire une biographie critique et non une hagiographie….

Le Psaume suivant 97 célèbre l’installation du trône divin sur l’ensemble de la création. Dieu est le roi, que la terre exulte, que les îles nombreuses se réjouissent… Là encore, cette mélodie de l’enfance qui revient… Dans ce même Psaume, un verset qui m’a toujours plu et fait rêver: Dieu s’est souvenu de la grâce dont il a voulu distinguer la maison d’Israël (zakhar hasdo we émounato le beyt Israël) Et le Psalmiste exulte en ajoutant: des quatre coins de l’univers on assiste à la délivrance envoyée par notre Dieu..

Le Psaume 100, dit le Psaume de l’offrande ordonne d’adorer Dieu dans la joie et le servir dans l’allégresse.
Un nouveau Psaume, 29, est récité debout par toute communauté des orants, il est attribué à David et a des relents cosmologiques, on y magnifie le son ou la voix de Dieu qui brise les cèdres, y compris ceux du Liban, réputés par leur solidité et leur taille majestueuse.. Cette mélodie là, je m’en souviens comme si c’était hier…

Mais le chabbat n’est vraiment là qu’après la récitation du magnifique poème qui voit dans cet avènement celui d’une princesse que même un poète au caractère aussi cynique et versatile que Heinrich Heine a immortalisé dans son belle évocation Prinzessin Schabbat…

J’écoute ce chant alors que mon émotion me submerge, aussitôt après, c’est un seul individu qui chante un chapitre de la Mishna Shabbat, (ch. II) qui s’interroge sur les différents moyens d’allumer les bougies en ce jour sacré, sans avoir à faire du feu pendant toute la durée de ce jour. Je connais ce chapitre par cœur et me suis toujours étonné de tout ce luxe de détails.. Je pensais alors à la phrase d’Ernest Renan qui stigmatisait un peu ce qu’il nommait ironiquement le sérieux judaïque..

Et la Mishna, après avoir passé en revue toutes sortes de combustibles, jette son dévolu sur l’huile d’olives extra vierge. Un grand nombre d’autres produits inflammables sont rejetés, jusques et y compris l’algue flottant sur la surface de l’eau..

Certes, on peut déplorer que les générations ultérieures aient nettement complexifié cette tenue du chabbat en l’enserrant dans un inextricable maquis d’interdits et de préceptes. Il n’avait pas tort ce jeune Galiléen arraché à son peuple, en disant que le chabbat a été fait pour l’homme et non l’inverse.

Comme le prophète Ezéchiel en son chapitre 37, petit à petit, j’émerge de mon état qui me transpose à Agadir, je ne vois ni n’entend plus mon père à mes côtés. Je dévisage ceux qui m’entourent, des sexagénaires en grande majorité mais aussi une rangée de jeunes hommes d’allure athlétique et le crâne rasé: ce sont de jeunes soldats ou des officiers de Tsahal qui viennent prier le jour du chabbat.

Une foule de pensées et d’idées contradictoires continue d’occuper mon esprit et de revendiquer mon attention. Intérieurement, je me fais des reproches: ne suis je pas passé à côté de l’essentiel?

Pourquoi avoir fait l’histoire et la science du judaïsme au lieu de continuer à en vivre l’esprit, de l’intérieur, en renonçant à l’analyse et aux normes du commentaire historique?

Ai-je bien fait de tant écrire, de tant découvrir, de briser des tabous, de démythifier la religion, alors que celle-ci doit rester dans une sorte de pénombre? En une phrase n’ai je conclu un marché de dupes en troquant la foi naïve de mon enfance contre le plat de lentilles de la haute culture européenne?

J’ai aussi longuement réfléchi à l’écriture d’un Dictionnaire critique du judaïsme libéral et réformé. Certes, ce ne sont pas mes opinions que j y exprime mais les résultats de l’analyse historique. Mais tout de même alors que les juifs réformistes allemands voulaient rester le moins possible à la synagogue, exigeaient qu’aucun office religieux ne dépasse les deux heures, raccourciraient les prières, ici, en Israël, c’est tout le contraire.

La ferveur religieuse a donné à cet office religieux une tonalité que je ne soupçonnais plus. Pourtant mon père m’avait jadis expliqué la différence entre l’érudition d’une part, et la crainte du Ciel, d’autre part.

Quelle différence avec ces grands philosophes juifs allemands que j’admire et à l’étude desquels j’ai consacré ma vie. Quelle mentalité, quelle différence !!

Oui, mais ici, les juifs sont chez eux
Et cela change tout. Mais pas ma nostalgie ni les effets de la mémoire auditive. Il faut laisser vivre le petit enfant qui sommeille en chacun de nous…

Maurice-Ruben Hayoun
in Tribune de Genève du 31 aout-1er septembre

TAGS: Cantique des Cantiques Agadir enfance Souvenirs Sépharade

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