Gino le juste

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Un champion cycliste italien distingué comme juste à titre posthume.

Il a fallu attendre 2013 pour que soit reconnue la participation de Gino Bartali à une filière clandestine de sauvetage des juifs et des résistants persécutés par le régime fasciste italien. Le samedi 28 septembre 2013, veille du championnat du monde cycliste couru à Florence, l’Ambassadeur d’Israël en Italie a remis au maire de Florence Matteo Renzi le document officiel distinguant Gino le pieux comme « Juste parmi les nations » à titre posthume1. Rien d’étonnant à cette distinction tardive car Gino Bartali, fier de recevoir les honneurs dus à ses victoires, fut toujours d’une discrétion exemplaire sur sa vie privée, tout particulièrement sur son glorieux passé. Après tout, « le bien on ne le fait pas pour le crier sur tous les toits » ! Il évoquait parfois, mi-sérieux, mi-plaisantin, ses sorties d’entrainement à vélo en Toscane pendant la seconde guerre mondiale : « Je transportais des messages pour la résistance aux moines d’Assise dans des bannes évidées, personne ne pouvait me soupçonner, moi Gino Bartali, champion cyclise et gloire nationale »2.

Gino Bartali (1914-2000) est le vainqueur de très nombreuses épreuves dont trois Tours d’Italie (1936, 1937, 1946), deux Tours de France (1938, 1948), quatre Milan-San Remo (1939, 1940, 1947, 1950,) trois tours de Lombardie (1936, 1939, 1940, quatre fois champion d’Italie (1935, 1937, 1940, 1952). Ses victoires, il les a obtenues grâce à la combinaison de sa très grande classe naturelle et d’un travail d’entrainement acharné.

Superbe grimpeur, bien posé sur son vélo, il dégage une allure alliant puissance et harmonie en montant les cols alpins (Allos, Izoard…) où il remporte ses victoires dans les grands tours. Après la seconde guerre mondiale sa rivalité avec Fausto Coppi, le campionissimo (1919-1960) va diviser l’Italie. Les tifosi se passionnent pour ces deux champions que tout oppose, L’un Bartali, visage marqué de paysan toscan, opposé au dopage, surnommé Gino le pieux à partir du Tour de France 1937 où envoyé par le pouvoir fasciste à des fins de propagande, il se fait surtout remarquer par son immense classe sportive et la grande ferveur de sa foi mystique – priant la Madone au départ, à l’arrivée des étapes du Tour3 représente l’Italie catholique et conservatrice. L’autre, Fausto Coppi, romantique tourmenté, teste quelques produits stimulants pour survoler les cimes et, par son histoire d’amour passionnée avec son amante Giulia Occhini, représente l’Italie de la modernité.

Lorsque la guerre commence, le champion est respecté dans son pays, il continue de gagner quelques courses mais refuse de participer aux épreuves factices dédiées à la gloire du fascisme et du Duce. Cependant Gino, continue de s’entrainer sur son splendide vélo de marque Legnano à travers la Toscane et les régions voisines. Il pédale, vif comme l’éclair et fier en direction d’Assise, de Gênes ou Viareggio. Il enchaîne ainsi des sorties de 200, 300 ou 400 kilomètres, parcourues d’une traite pour porter cachées dans le cadre de son vélo, sous la selle, des photos d’identité au monastère de San Quirico où les sœurs lui remettent de faux papiers qu’il ramène à Florence pour faciliter la fuite des juifs d’Italie.

Accédant enfin au rang de juste, Bartali bénéficie de la reconnaissance du Mémorial Yad Vashem. Grâce au travail de recherche du jeune journaliste Adam Musevich, aux témoignages des rescapés Giulia Donati et Giorgio Goldenberg, il est avéré que des centaines de juifs ont échappé à la mort grâce à Gino le pieux. L’honneur, la bravoure et la foi d’un homme bon, qui eut l’élégance de garder le silence sur ses activités de résistance, honore l’Italie et une Europe en déshérence4.

*Photo : Euronews.

Publié le 02 octobre 2013 à 15:00

Décision annoncée le lundi 23 septembre 2013. ↩

Cette anecdote nous fut racontée en 1996 par le champion lors de sa venue aux Rencontres cinématographiques de Dunkerque que je dirigeais, pour présenter le film de Mario Mattoli « Toto al Giro D’Italia » dans lequel il apparaît en compagnie de Bobet, Coppi, Magni… ↩

C’est à la suite de la mort de son frère Giulio en 1936 qu’il acquiert une forte foi « mystique ». ↩

Dès l’annonce de la distinction faite à Gino Bartali, des dizaines de messages antisémites et haineux ont commencé à polluer la Toile.

L’AUTEUR

Jacques Déniel est directeur de cinéma.

causeur.fr Article original

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