En campagne ou au pouvoir, l’enjeu de l’histoire de France

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Tous les candidats à la présidentielle s’attachent à tisser un lien avec l’histoire de France. En 2007, Nicolas Sarkozy a profondément modifié l’exercice.

Un cimetière militaire. Un hommage à la Résistance. Une colline inspirée. Un soupçon de Jaurès, une pincée de Révolution française, un doigt de Napoléon, un zeste de général de Gaulle, une larme de Blum. Pendant la campagne présidentielle, les candidats feront assaut de références puisées dans les manuels d’histoire. Images d’Epinal à l’appui. C’est désormais un parcours obligé pour tout prétendant à la fonction suprême, qui doit ainsi nouer une chaîne entre les grandes figures du passé et son propre destin. Tous ou presque ont ainsi publié des livres sur des héros d’antan.

Pour l’historien Nicolas Offenstadt, auteur d’un livre remarqué sur le rapport de Nicolas Sarkozy à l’histoire, L’Histoire bling-bling – Le retour du roman national (2009, Stock), « la commémoration du passé est une des fonctions du pouvoir » et le rappel de l’histoire est une « légitimation indispensable » pour un candidat à la présidence de la République.

Ce spécialiste de la guerre de 14-18 souligne que, si le général de Gaulle et François Mitterrand avaient un « rapport très fort » à l’histoire, Valéry Giscard d’Estaing a eu un usage assez limité des personnages historiques, « sans doute parce qu’il voulait incarner la modernité ».

« Il a même supprimé la commémoration fériée du 8 mai 1945 », rappelle aux Inrocks Nicolas Offenstadt.

Le président quadragénaire en pull-over alla jusqu’à ralentir le rythme de La Marseillaise ! De François Mitterrand, qui a rétabli le 8 Mai, on retient aussi, bien sûr, l’ambiguïté sur la période de l’Occupation, son amitié avec René Bousquet, héritage d’un passé vichyste. De Jacques Chirac, premier président issu de la génération d’après-guerre, on garde en mémoire le discours du Vél d’Hiv sur la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs.

La rupture Sarkozy

Autre temps, autres moeurs… et rupture. Nicolas Sarkozy a introduit un tourbillon dans le rapport du politique à l’histoire. Et ce dès sa campagne présidentielle. Le 14 janvier 2007, lors de son congrès d’investiture, le candidat UMP, « petit Français au sang mêlé », décline son panthéon :

« La France, elle a 17 ans, le visage de Guy Môquet quand il a été fusillé (…), elle a 19 ans, et le visage lumineux d’une fille de Lorraine quand Jeanne comparaît devant ses juges, (…) elle a 50 ans et la voix du général de Gaulle, le 18 juin 1940, (…) elle a 58 ans et le visage de Zola quand il signe J’accuse pour défendre Dreyfus et la justice. »

Pour Nicolas Offenstadt, Nicolas Sarkozy a commencé dès cet instant à procéder à « un usage extrêmement intensif et personnalisé » de l’histoire de France. Mais il y a plus grave à ses yeux : « Quand Mitterrand va saluer Jaurès après son élection, en 1981, cela peut faire sens, comme lorsque de Gaulle est célébré à droite. Sarkozy, son idée à lui, c’est de tout mélanger, d’introduire une confusion dans le rapport à l’histoire. » « Il propose une grande bande dessinée, une frise historique au service du retour du roman national en politique, qui a trouvé son incarnation dans le ministère aussi unique que scélérat qu’a été le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Le discours soutient une politique. Si on ajoute l’affaire du musée de l’Histoire de France, tout cela a globalement une logique », précise le chercheur, critique à l’égard de ce qu’il décrit comme « un projet idéologique rétrograde ».

« La construction de l’histoire de France sous la IIIe République se comprenait dans un contexte particulier. La République, récente, était menacée. Aujourd’hui, au XXIe siècle, l’Europe est une construction commune, bien sûr avec ses tensions, mais pas une menace. Le rôle du pouvoir, c’est d’être dans un caractère explicatif. Or ce que vend Nicolas Sarkozy depuis 2007, c’est une nostalgie. »

Vendredi, le chef de l’Etat était à Domrémy (lire reportage page 30), en Lorraine, pour un hommage à Jeanne d’Arc, célébrée le lendemain par le Front national. A moins de quatre mois du premier tour de l’élection présidentielle, le choix n’est pas anodin. La menace d’un « 21 avril à l’envers », c’est-à-dire d’une élimination au premier tour de la présidentielle, au profit de Marine Le Pen, pèse sur Nicolas Sarkozy.

En avril 2007, alors qu’il était en pleine opération d’assèchement du réservoir électoral du FN, Nicolas Sarkozy avait déjà prononcé un discours en hommage à Jeanne d’Arc, à Rouen. Nicolas Offenstadt souligne qu’il y a « toujours eu un usage de Jeanne d’Arc par tous les bords » politiques en France. « Depuis 1920, elle est devenue une figure officielle, avec la fête de Jeanne d’Arc. En 1929, il y eut la célébration du cinquième centenaire de la libération d’Orléans sous le patronage du président de la République, Gaston Doumergue. Depuis la fin des années 80, le FN a organisé sa propre célébration, le 1er mai, pour faire pièce au défilé syndical de la fête du Travail. »

Mais, ajoute l’historien, en 2007, Nicolas Sarkozy en a fait une arme de sa reconquête des électeurs du FN. « Il a expliqué qu’on avait abandonné Jeanne d’Arc à l’extrême droite et que les valeurs qu’elle portait avaient été abandonnées. »

« Il pratique souvent la même méthode, il prend Guy Môquet aux communistes, Jaurès aux socialistes et Jeanne d’Arc à l’extrême droite », insiste Nicolas Offenstadt, qui relève aussi « une mise en scène personnelle » permanente du chef de l’Etat dans des lieux historiques, comme le maquis des Glières.

Une voie étroite pour le candidat PS

Dans le duel qui s’engage avec Nicolas Sarkozy, de quelles armes dispose François Hollande sur le terrain de la mémoire et de l’histoire ? Le candidat socialiste prononcera un « discours à la nation » le 22 janvier au Bourget, sorte de réplique au discours du 14 janvier 2007. Le 11 novembre, on l’a vu dans un cimetière militaire de la Grande Guerre, dans l’Argonne. Un choix original et « habile », pour Nicolas Offenstadt, qui note que le socialiste a évité Verdun, où Sarkozy était allé en 2007 et 2008, ou le chemin des Dames, où Lionel Jospin avait, en 1998, rendu hommage aux mutins de 1917.

La voie est étroite pour le candidat PS. « S’il reprend la tradition de l’histoire socialiste, il va donner l’impression de se réduire à son identité socialiste. S’il joue l’incarnation, le modèle national, la frontière avec les usages de Sarkozy va être mince. Le troisième risque, c’est la soupe, l’oecuménisme facile », explique Nicolas Offenstadt.

François Hollande, grand amateur de livres d’histoire, notamment sur la IIIe République, « où tout a été imaginé, tout s’est scellé », a déjà esquissé un itinéraire. Il reproche à Nicolas Sarkozy d’avoir « instrumentalisé l’histoire et capté des personnages, des lieux, qui en définitive font polémique. » « Ma démarche, c’est de m’intéresser aux personnalités qui ont un message. La Révolution française, l’esprit des Lumières, Condorcet, Robespierre, Saint-Just, Danton, Sieyès, Barnave… Sous la IIIe, Ferry, Gambetta, Léon Bourgeois, Waldeck-Rousseau, Jaurès… Clemenceau était le plus puissant, il n’a pas toujours fait les bons choix, mais c’était le plus fécond ! », explique-t-il aux Inrocks.

Rappelant qu’il existe « toute une historiographie de la gauche, 1848, la Commune en 1871, 1936, Mai 68 », François Hollande précise qu’il s’attache, au-delà des figures historiques, aux « grands mouvements ». « Je m’intéresse beaucoup à 1936 et à la contre-révolution, qui va de 1938 à 1944. Comment l’histoire se met en marche, c’est cela que nous devons comprendre… et aussi les moments de régression. »

« Nicolas Sarkozy a essayé de créer du fracas avec l’histoire, y compris avec son musée de l’Histoire de France. Moi, je pense qu’il faut faire de l’histoire qui réconcilie, qui donne de la fierté, sans oublier les mémoires blessées, les controverses », précise François Hollande.

Il rappelle qu’après sa victoire à la primaire socialiste, il a « voulu rendre hommage aux victimes » algériennes du 17 octobre 1961, à Paris.

Dimanche, François Hollande était à Jarnac pour le seizième anniversaire de la mort de François Mitterrand. « Je ne suis pas là par nostalgie ou par devoir, ce n’est ni un rite ni une célébration, mais je veux rappeler la continuité du combat de la gauche, je veux reprendre le cours de la conquête, des réformes, des avancées, ne pas laisser François Mitterrand être le seul président socialiste de la Ve République », souligne-t-il à la sortie du cimetière.

Quand on lui demande s’il « imite » à dessein François Mitterrand, notamment lors de ses discours, il précise : « J’ai ma propre démarche, j’ai ma propre histoire, mon propre parcours, je n’essaie pas de me mettre dans les pas d’un autre, tout en étant inspiré par des personnalités qui ont pu un moment diriger la France. »

Dans le livre d’or de la maison natale du conquérant de mai 1981, le candidat PS a écrit : « Honoré d’être accepté là où, pour François Mitterrand, tout a commencé pour ne jamais finir… » « Tout continue ! », glisse-t-en sortant de la bâtisse de pierres claires aux volets gris bleu. Reprenant ainsi quasi mot pour mot une considération de François Mitterrand sur l’histoire : « Quelle leçon tirer de l’histoire, s’il en est une, de ce tourbillon d’événements, sinon que rien n’est achevé, que rien ne s’achève jamais ? Que le combat change de forme mais pas de sens. Que de nouveaux orages surgissent du plus clair horizon, d’autres dominations se substituent à celles que l’on avait détruites, qu’apparaissent d’incessantes ruptures entre l’idéal et le réel ? »… La rupture entre l’idéal et le réel, c’est déjà une autre histoire…

Hélène Fontanaud

Les Inrocks.com

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