Ces Haredim qui dansent la techno dans les rues

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En Israël, des juifs ultra-orthodoxes convertissent sur fond de musique techno.Les Nanach (prononcer nanar), petite communauté de mystiques juifs, improvisent de régulières rave-parties dans les rues de Tel Aviv pour aller à la rencontre des juifs laïcs et les faire rejoindre leur mouvement.

Jeudi soir, 21h, c’est le début du week-end en Israël. L’avenue Rothschild se gonfle peu à peu de noceurs en appétit. Alors que les bars présentent encore portes closes, un « boum boum » résonne sourdement au loin. Et se rapproche. Quand soudain jaillit d’une ruelle voisine une camionnette colorée digne des Magic Bus les plus délurés des années hippies. « Oppa Nanach Style ! » s’époumonent les haut-parleurs du toit de l’engin. La camionnette effectue trois zigzagues et s’arrête brutalement au milieu de la circulation de la grande avenue, au mépris des klaxons.

Aussitôt, d’amusantes silhouettes blanches, portant une kippa-bonnet et de longues tresses en papillotes, sautent sur le trottoir et commencent à se trémousser au son d’une musique techno-trance. Ce sont les Nanach.

Des passants s’arrêtent, observent, s’esclaffent, tandis que d’autres n’hésitent pas à les rejoindre dans leur ronde. « Tout le monde les adore, s’enthousiasme une jeune femme. Contrairement aux autres ultra-orthodoxes, qui refusent la compagnie des laïcs, les Nanach n’ont pas peur de venir vers nous… Ils dansent même avec les femmes ! ».

« I am Nanach and I know it »

Ovnis dans le ciel de l’ultra-orthodoxie juive, ces rave-parties improvisées sont une institution incontournable du jeudi soir à Tel-Aviv. Distribution de flyers estampillés « Nanach ! », ou de livres exposant les préceptes de leur chef spirituel, le rabbin Nahman de Breslev, décédé en 1810 en Ukraine : chacune de leurs sorties en ville est une opération marketing de rappel à Dieu.

« Les gens se concentrent toujours sur ce qui ne va pas, explique Sharon au volant de la camionnette. A notre passage, on fait cesser cela. Rabbi Nahman dit qu’il ne faut regarder que le bien. On a un devoir de joie. »

Pourquoi la danse ? Simcha Hochman, autre Nanach de 40 ans installé à Jérusalem, est plus explicite. Né à Montréal, il maîtrise parfaitement l’anglais. « Les hommes sont coincés dans le monde, ils ne peuvent pas bouger, la terre est lourde, commence t-il. Qu’est-ce qui permet au corps de sortir de son propre esclavage ? Qu’est-ce qui lui insuffle la légèreté du mouvement ?

L’esprit divin. La danse, c’est l’expression de Dieu. » Avec sa longue barbe anarchique et ses rires rituels, Simcha cultive une allure d’illuminé. En l’envoyant poursuivre ses études religieuses en Israël 20 ans auparavant, ses parents, des juifs ultra-orthodoxes classiques, étaient loin de s’imaginer que leur fils basculerait dans des lectures cabalistiques interdites et rattacherait le mouvement mystique des Nanach…

Les camions hippies, poursuit-il, diffusent leur propre musique techno ou électro et les grands tubes pop du moment arrangés selon les paroles de leur mantra : « Na Nah Nahma Nahman Meouman ». Ce dernier, considéré par les Nanach comme la chanson qui consolera le monde et réparera l’humanité, aurait une origine magique. En 1922, à Tibériade, le rabbin Israël Dov Odesser prétend avoir miraculeusement reçu du ciel une lettre rédigée un siècle plus tôt par le vénéré rabbin Nahman de Breslev.

Ce n’est que dans les années 1980 qu’un groupe de religieux suffisamment important décide de croire à ce miracle. Ils fondent alors la communauté des Nanach et font de l’étrange signature apposée au bas du document leur mantra. « On diffuse cette signature partout, explique Simcha. On la chante, on la danse, on la tag dans les rues. C’est la parole performatrice. A chaque fois qu’on la prononce, on fait descendre la puissance du Rabbi Nahman, représentant de Dieu. »

Malgré ces quelques incursions dans le monde laïc, les Nanach s’astreignent à un quotidien coupé de la modernité, conformément à la tradition ultra-orthodoxe. Les hommes ne travaillent pas : ils se vouent à la prière et à l’étude de la Torah. La famille vit du travail de la femme, d’organisations de charité et d’allocations gouvernementales. Il leur est en outre interdit de participer à la culture profane. Avec amusement, Simcha avoue ainsi avoir longtemps cru que la chanson «I am sexy and I know it» n’était qu’un remix inspiré de leur «I am Nanach and I know it.»

Ils entraient en chantant et dansant dans les chambres à gaz

Si l’on s’arrête à ces spectacle de rue, on pourrait croire que les Nanach sont surtout une bande de hippies, mélangeant judaïsme et épicurisme au service d’une philosophie du bonheur fumeuse. La plupart des jeunes laïcs soupçonnent que la clef de leur philosophie se cache dans les mains d’un bon fournisseur de drogue. « Pourtant, il y a tellement plus derrière, se désole Emmanuel, un français de 35 ans installé à Tel Aviv, en regardant la scène.

Il est dommage que personne ici n’aille creuser les écrits du Rabbi Nahman. C’était un personnage incroyable, qui a livré des enseignements inestimables sur les questions de l’être-au-monde et de la relation à Dieu. »

Le mouvement nanach constitue en effet l’une des branches d’un important courant mystique juif : le hassidisme. Né au début du XVIIIème siècle en Europe de l’Est, le hassidisme allie deux principes aujourd’hui très influents chez les Nanach.

D’une part celui de liberté : les juifs ne doivent plus subir l’Histoire comme une fatalité mais se faire acteurs de la rédemption du monde. Et d’autre part l’idée que certains rabbins plus sages que d’autres, les tsaddiks (homme juste en hébreu), doivent guider leurs confrères en attendant la venue du Messie.

Au XIXème siècle, le rabbin Nahman de Breslev est un tsaddik à la philosophie détonante. Opposé aux dérives rigoristes des autres rabbins, il pousse à l’extrême la notion de liberté spirituelle de l’individu. Et professe qu’il est interdit d’être vieux car la tristesse, c’est l’exil de la présence divine. Dans «Ouvertures Hassidiques» (Grancher, 1990), Marc-Alain Ouaknine rappelle que « des hassidim de Breslev sont entrés en chantant et en dansant dans les chambres à gaz, (…) pour ne pas mourir avant de mourir ».

« Nanachisation » du monde

Les Nanach considèrent que leur mission est de fédérer les juifs autour de cet enseignement afin de hâter la venue du Messie. Ce dernier ne descendra, selon eux, que lorsque suffisamment de juifs clameront le fameux mantra nanach.

Dès lors, on comprend mieux la raison de leurs prosélytes techno-parades. Sur son profil Facebook, Simcha parle d’une volonté de « nanachisation du monde ». Ils sont en effet quelques-uns à surinvestir la toile internet. Ils publient, sur leurs chaînes Youtube, des vidéos de chansons remixées, de scènes de vie et de tutoriels cabalistiques.

Grâce à Photoshop, ils « nanachisent » tout ce qu’ils peuvent : customisation du logo Coca-Cola en logo nanach, accolage de leur traditionnel bonnet blanc sur la tête de célébrités, etc. Au Shouk HaCarmel, le grand marché populaire de Tel Aviv, on trouve une multitude de produits dérivés nanach : t-shirts, portes-clefs, tasses, coques d’iPhone. Leur popularité est telle en Israël que la série télévisée incontournable, «Eretz Nehederet» («A Wonderful Land»), n’hésite pas à les parodier.


Les profils facebook des Nanach regorgent de photos humoristiques : « Snoop Nanach », le « Nanach Cat » et « Nanachstein ». © Ohad Ado et Be Nanach

Et leur présence ne s’arrête pas aux frontières d’Israël. On les trouve en Ukraine, à New-York et dans d’autres grandes villes du monde. Il y a quelques années, un camion-disco opérait même à Paris, affirment-ils.

Présentant une structure relativement anarchique, la taille de la communauté reste difficile à estimer. Quelques centaines ou milliers dans le monde, tout au plus. En Israël, à l’occasion des législatives de Janvier 2013, le mouvement est allé jusqu’à créer son propre parti et a récolté plus de 2 000 voix sympathisantes. « Moi-même, je n’en reviens pas, s’ébahit Simcha. On devient puissant ! ». Malgré tout, d’ici à ce que tous les juifs du monde crient « Nanach ! » à chaque coin de rue, le Messie a encore de longs jours de repos devant lui.

Florence Trainar (Monde Académie)/ Le Monde Blogs Article original

TAGS : Nanach Ouman Nachman de Breslev Rave-parties

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