2 événements significatifs pour l’évaluation de l’avenir des Juifs de France.

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Shmuel Trigano.

Deux événements, significatifs pour la prospective de la condition juive en France, se sont produits ces derniers jours qui nous donnent un indice pour évaluer la situation présente. La rumeur sur internet concernant les incidents qui se sont produits lors du déraillement du train à Brétigny, à savoir que les blessés et les morts ont été dépouillés de leurs biens personnels et les secours « caillassés » par des « jeunes », a été confirmée par de nombreuses sources et témoignages et notamment, confirmation suprême, par un média, Le Point , ce qui en l’occurrence constitue une assurance en regard du silence ou du déni dont tous les autres médias ont témoigné sur cette affaire, sans doute sous l’instigation du gouvernement puisque le ministre de l’intérieur lui même les a démentis, tout en employant, néanmoins, un euphémisme qui laisse planer un doute.
Le deuxième événement intéressant concerne le rappel à l’ordre par le CSA de l’émission de télévision « Hondelatte Dimanche » critiquant la chaîne Numéro 23 pour avoir « manqué aux obligations déontologiques mentionnées dans sa convention… qui prévoit que le service contribue à la cohésion sociale … à la promotion des valeurs d’intégration et de lutte contre les discriminations », à propos d’un débat le 17 juillet autour de « L’islam est-il soluble dans la République?».

Comparaison rétroactive

Je ne m’intéresse ici à aucun de ces événements en tant que tels mais comme indices de la politique du gouvernement. Que nous enseignent-ils ? Le silence officiel sur Brétigny (et pas mal d’autres événements, à ce qu’il semble) illustre toute une politique, celle qui a engendré le nouvel antisémitisme en France et qui, sous prétexte de « ne pas jeter de l’huile sur le feu », avait, en 2001-2002, imposé une censure nationale (ce qui est avant tout hautement inquiétant pour la démocratie) sur 500 agressions antisémites, ce qui eut pour conséquence de répandre d’abord le déni de la réalité puis une fausse appréciation des faits (« conflits inter-communautaires ») et enfin d’installer un biais structurel à son propos en permettant à l’antisémitisme d’avancer masqué sous « l’antisionisme ». A voir la politique du gouvernement à propos de Bretigny, on constate que l’erreur (et la faute) des années 2000 constituait un principe politique qui n’est pas relatif seulement aux Juifs mais tient de la façon de gouverner la France dans la situation contemporaine. Mais celà laisse entendre que cette situation pourrait tout à fait se reproduire dans le cas juif.

La condamnation du CSA quant à elle appelle une remarque : elle se préoccupe de la bonne renommée de l’islam. Je n’ai rien contre ce principe de défendre l’honneur des acteurs sociaux, mais alors pourquoi ne s’est-il jamais inquiété du traitement inique des informations sur Israël, voire même sur la communauté juive qui ont connu de très sérieux dérapages depuis 12 ans et qui ont contribué à installer dans l’opinion une situation qui constitue une incitation potentielle à l’inimitié envers les Juifs dans certains secteurs de la société ? Pourquoi les diverses protestations émises au fil de ces années n’ont-elles jamais été entendues ni suivies d’effets ?

Un avenir incertain

Cette comparaison est aussi lourde d’enseignements quand on évalue les chances de voir reculer le « nouvel antisémitisme » et la capacité de l’État de le combattre. La tendance profonde du Pouvoir, dans toutes ses dépendances (sécurité, justice, communication), est de mettre en sourdine les faits réels sur ce plan-là, plus que sur d’autres, (du fait de leur puissance symbolique et de l’obsession judéocentrique de l’islam radical, source essentielle de la menace ), tout en accompagnant cette occultation d’une effusion de compassion dans des circonstances comme celles du massacre de Toulouse.

Cette ambivalence structurelle n’est pas en vérité contradictoire car combattre de front l’antisémitisme relève d’une attitude politique tandis que compatir à un vécu victimaire constitue une attitude humanitaire.

Comprendre cette distinction est fondamental pour analyser la situation. Elle permet d’avoir un aperçu sur le substrat politico-juridique qui lui est sous jacent. En vertu de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (et de cette distinction « homme-citoyen »), les Juifs n’y ont pas, en effet, d’existence en tant que tels dans la République, ils n’y sont que des citoyens à l’instar des autres , de sorte que la violence qu’ils subissent dans l’antisémitisme ressortit au racisme en général, car elle s’attaque à l’homme du citoyen. Or, dans la citoyenneté démocratique, tout le problème est celui du destin du Juif dans l’homme car c’est en tant qu’hommes que les Juifs ont reçu la citoyenneté et pas en tant que Juifs, en tant qu’individus et pas en tant que peuple ou communauté. Les Juifs comme Juifs, comme peuple sont « hors contrat »… L’antisémitisme vise le Juif dans l’homme, le peuple juif dans les citoyens individuels et il reste une énigme. En ce sens l’antisémitisme, comme l’écrit Sartre, est la forme de haine des Juifs typique de l’ère démocratique où la « question juive » n’a pas trouvé de solution.

Le racisme, quant à lui, ne connaît que des « races » et pas des peuples. La haine des ressortissants d’un autre peuple est de la « xénophobie ». Mais ce concept ne peut pas aussi s’appliquer aux Juifs. Il faudrait pour cela qu’ils soient reconnus comme un peuple en France, ce qui n’est pas le cas, ou comme des « Israéliens » vivant en France, quoique ces derniers ne soient pas à cent pour cent et partout reconnus comme un peuple comme on le voit avec la légitimité présente de l’antisionisme qui n’est considéré ni comme « racisme », ni comme « antisémitisme » sans être pour autant défini comme xénophobie. En un mot, dans la citoyenneté démocratique, l’antisémitisme comme tel ( situation dans laquelle c’est le Juif dans l’homme qui est visé) n’est pensable que comme une variante du racisme (dans lequel ce ne serait que l’homme dans le Juif qui serait visé).

Or, c’est là une mésinterprétation du phénomène car les Juifs ne sont pas une race mais un peuple dispersé (communautés) dont les membres ont developpé des identités diverses marquée par les autochtonies locales (par exemple, « Juifs français »). La haine de la différence qui les concerne a pris des formes spécifiques qui se sont développées à travers une histoire de plus de 20 siècles, une histoire différente de celle du racisme. La meilleure preuve en est que ce sont aujourd’hui les milieux de l’antiracisme idéologique qui sont les plus antisémites (pardon, « antisionistes » !).

En somme, dans la configuration présente, l’antisémitisme est versé au même dossier que l’islamophobie, ce qui explique pourquoi, de façon bizarre, chaque fois que les Juifs sont victimes d’une agression, la parole publique n’enjoint pas à l’opinion de combattre l’antisémitisme mais de lutter contre l’islamophobie ! On voit où est le problème : le nouvel antisémitisme émane en effet de ceux qui sont censés souffrir d’islamophobie. C’est ce qu’ont bien compris les activistes des milieux islamiques qui surfent sur tout acte antisémite pour ravir l’attention et les expressions publiques à leur avantage. Plus l’antisémitisme progresse, plus la lutte contre « l’islamophobie » avance, plus l’antisémitisme est occulté. On peut même avancer que le concept d’« islamophobie » a été forgé de toutes pièces dans les années 2000 pour tétaniser le concept d’antisémitisme appliqué aux milieux musulmans et, plus largement, pour imposer une censure sur toute critique concernant ce qui vient du monde musulman (et pas de l’islam comme il est formellement dit, de façon trompeuse) .

L’Etat ne veut rien entendre de cet état de faits, à savoir que cet antisémitisme relève du domaine français. Cela l’obligerait à adopter ce que j’appelle une attitude politique, à savoir la reconnaissance qu’il constitue un problème national grave, un ferment de guerre civile par la dissociation et le conflit qu’il introduit dans la communauté nationale. La reconnaissance de la nature franco-française de l’antisémitisme ne peut (ou ne veut, en toute conscience) aller plus loin que son indexation à une dimension internationale, celle du djihad mondial, ce qui dispense de s’y confronter en France.

Ce choix idéologico-stratégique implique la thèse du conflit « importé » dont la conséquence pour les Juifs de France équivaut à une « double peine » car c’est Israël qui, par sa supposée politique, voire son existence même, se voit rendu responsable de l’antisémitisme et de l’antisionisme. Ainsi, le caractère réputé « international » de la menace qui pèse sur les Juifs de France ne fait que renforcer « l’antisionisme », dont les effets les frappent pourtant spécifiquement en les réduisant au silence ou en les stigmatisant (évidemment pour islamophobie ) quand ils appellent à l’aide, ce qui contribue à les enfermer encore plus dans un ghetto.

La boucle est alors bouclée. La lutte contre le « nouvel antisémitisme » se trouve ainsi bloquée dans une impasse inextricable.

Il faut en prendre conscience dans toute réflexion sur l’avenir.

Il n’empêche que l’enjeu qui concerne les Juifs spécifiquement a objectivement une portée « nationale » (si ce mot a un sens aujourd’hui dans l’Union Européenne, et c’est là une autre dimension du problème) qui pourrait devenir le levier d’un rétablissement politique de la condition collective en France, aujourd’hui en voie de délitement rampant.


Shmuel Trigano

*A partir d’une chronique dans Actualité juive du 26 juillet 2014

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